Le danger du ‘indoor journalism’

9 06 2009

Perdus entre “air du temps” et “humeur du moment”, privilégiant de plus en plus l’actualité du jour à l’observation rigoureuse sur le plus long terme, on oublie parfois l’essentiel : sortir.

Le musée de la presse (charles_nouyrit - Flickr - CC)

C’est un conseil que donne tout journaliste de la « vieille école » aux jeunes qui se lancent dans le métier : humer. Sortir pour respirer et sentir ce qui se passe autour de soi. Cela passe par des choses simples : aller boire un café dans un bistrot plutôt qu’à la rédaction le matin, ou sortir boire une bière (un verre de vin, ou un Perrier, c’est selon) après une journée de travail. Bref, rencontrer des gens extérieurs à la profession, tendre l’oreille aux discussions de comptoir. Écouter battre le cœur de la « France d’en bas », comme disait un ancien Premier ministre. Ce n’est pas chose facile, alors qu’il faut être à 100 % et à 1000 à l’heure tous les jours. Mais il faut savoir trouver le temps.

Le flux d’information est tel que l’on oublie parfois cette chose essentielle du métier. Elle est pourtant valable aussi bien pour les journalistes de PQR au fin fond du Calvados (j’étais à Vire l’été dernier), que pour les journalistes d’une rédaction web parisienne. Le débat autour des « forçats de l’info », lancé par la publication d’un article de Xavier Ternisien dans Le Monde, qui dénonçait les conditions de travail dans les rédactions sur les sites de presse, est là pour nous le rappeler. Ce papier a eu le mérite de « faire émerger une conscience [des journalistes travaillant sur le web] », comme l’a dit Vincent Glad. Et de susciter beaucoup de réactions, mais surtout beaucoup de questions.

Un « nouveau métier qui a ses propres codes » a été inventé depuis quelques temps, celui de « journaliste web ». Il reste mal compris par « les gens du papier », c’est vrai. Ce que les gens du papier ne comprennent vraiment pas, c’est que les journalistes web donnent l’impression de peu sortir, d’être « comme des poulets en batterie » devant leur écran. C’est chose vraie dans un certain nombre de rédactions web où se fait du « bâtonnage de dépêches » et où, en dehors d’événements exceptionnels (du type Congrès de Reims), les journalistes ne sortent que très peu de leur bocal. Le seul contact avec le “monde extérieur” (si vous me le permettez), c’est le téléphone. De même, Twitter ne doit pas empêcher de sortir (lire ce billet). S’enfermer, faire du indoor journalism, c’est très dangereux pour la profession et l’image qu’elle donne d’elle-même. Le problème est aussi interne. Les rédactions papier et web étant globalement séparées au sein des médias français, les crispations en interne — qui ne sont pas nouvelles — sont exacerbées.

Certes, le web est dorénavant « une source d’information à part entière » et « un nouveau terrain de reportage ». Mais « il ne remplace par le travail de terrain » comme l’a, à juste titre, rappelé Johan Hufnagel, rédacteur-en-chef de Slate.fr, dans l’émission Arrêt sur images du 5 juin. Cela commence déjà, mais dans un avenir proche, les journalistes web seront en première ligne sur le terrain là où aujourd’hui ce sont ceux du papier.

Cette présence sur le terrain au quotidien — et pas seulement lors des grands événement — est une question essentielle dont il faudra discuter dans les jours et semaines à venir. Des occasions se présentent et sont ouvertes à tous les journalistes :

- le lancement du Djiin, association pour le développement du journalisme, de l’information et de l’innovation numérique. Un « café des OS » est prévu le jeudi 18 juin.

- un premier « débat des forçats de l’info », qui se tiendra le 23 juin prochain à l’école de journalisme de Sciences Po.

La profession se regarde peut-être trop le nombril (aux dires de certains), mais c’est un passage qui semble s’avérer plus que nécessaire. Que les lecteurs nous pardonnent.








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