Vers des journalistes « spécifiquement desk » ?

Dans mon billet d’hier, je m’interrogeais sur les risques de ce que j’ai appelé le « indoor journalism » (ou desk journalism, si vous préférez). Référence à ces « forçats de l’info » qui ne mettent quasiment pas le nez dehors et restent devant leur écran, fil AFP, twitter, mail branchés, et téléphone à portée de main. Et pourtant, la profession va de plus en plus avoir besoin de « techniciens de l’info », des SR statiques hyperconnectés et hyperqualifiés, pour faire l’interface entre le journaliste sur le terrain, la publication du contenu et l’animation de communauté qui va avec.

ton3vita - flickr - CC

Actuellement, lors des « événements importants » (tremblements de terre, grands procès, voyages présidentiels, etc), les sites de presse font du « bâtonnage de dépêches » pour un suivi en temps réel. Un journaliste est pourtant présent sur le lieu de l’événement en question, pour le même titre ou groupe de presse, mais souvent pour la rédaction papier. Son article quotidien ou hebdomadaire publié dans le papier est aussi mis sur le site, après publication. Mais il n’écrit que très rarement un papier destiné uniquement au site Internet.

Un glissement va s’effectuer progressivement dans les mois qui viennent. Les journalistes web vont être envoyés en première ligne sur le terrain. Ces jeunes journalistes qui étaient habitués à travailler en milieu fermé, à faire du desk, vont sortir, « humer l’info » en vrai.

Comme l’a expliqué Lucas Menget, grand reporter « mojo » à France 24, invité par Philippe Couve dans l’Atelier des médias sur RFI (player à 515), le reporter sur le terrain est « avant tout reporter », il doit donc « aller à la rencontre des gens », ce doit être « sa priorité absolue ». Il ne peut donc pas s’attarder sur des soucis de mise en ligne. Lucas Menget se pose aussi la question de savoir si le métier de journaliste sur le terrain est « d’être en relation constante avec les gens qui le regardent ou qui l’écoutent ». Il évoque même un « petit aspect dangeureux » de la chose.

Vont donc, de facto, se créer de nouveaux postes « spécifiquement desk ». Leur boulot ? Être l’intermédiaire entre le journaliste et les webspectateurs.

En amont, ce « journaliste de bureau » aura un rôle de « recherchiste » — comme on les appelle au Québec — : quête de sujets à décortiquer et de gens à interviewer, préparation des dossiers dont s’inspirera le journaliste pour explorer un sujet. Mais en cas d’actu chaude, dès l’annonce d’un événement majeur, ce recherchiste fera du fast checking, de la vérification rapide d’information. Son objectif sera de préparer un dossier pour le journaliste-web qui se rendra sur le terrain et de faire une première analyse.

Ensuite, il aura un rôle de SR : la relecture, remise en forme du contenu, travail sur la titraille. Puis la véritable mise en ligne sur le site de l’article. Et enfin l’animation rédactionnelle de communauté, le côté conversationnel. Ce SR 2.0 ne sera pas un simple technicien, ce sera un journaliste à part entière, mais un journaliste d’intérieur.


Le titre de ce billet est inspiré d’un échange sur twitter avec Olivier Tesquet.

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15 commentaires sur « Vers des journalistes « spécifiquement desk » ? »

  1. Oui, des journalistes indoor vont exister. En fait, ils existent depuis de nombreuses années chez les vrais pure players, ce qui ne sont pas créés par des journalistes.

    Trois petits mais costauds noms : Yahoo, AOL, MSN.

    Il est intéressant (parfois triste…) de constater que les médias classiques découvrent que le web implique de nouveaux métiers dans les rédactions. Dans les trois exemples cités ci-dessus, on parle alors d’éditeur web, au sein américain du terme.

    C’est à dire celui qui reçoit, gère, met en forme, anime une ou plusieurs rubriques.

    Ceci étant dit, les outils qui permettent le live sont eux des outils destinés aux journalistes web de terrain. Il en faudra aussi des gars capables de transmettre en direct des infos avec des outils marrants comme un mobile.

  2. Article intéressant. Ce « journaliste d’intérieur », qui porte déjà le nom d' »éditeur web », va à mon avis envahir les salles de rédaction sous peu tant son rôle est capital. Malheureusement, l’exécution de cette tâche est souvent confiée à des stagiaires… Espérons que cela change.

  3. 3 exemples concret de ce que tu évoques

    – Un aspirant journaliste en fin d’étude, m’a un jour envoyer un texto pour me demander une information facilement trouvable sur internet. Il cherchait où avait lieu les assemblées générales étudiantes de la matinée, pour un reportage à faire rapidement. Il n’avait probablement pas le temps, ou pas les compétences pour faire ces recherches. Les rédactions de demain vont avoir besoin de journalistes capables de rapidement trouver ce genre d’information.

    – Un chef de projet web que je connais est en train de lancer un site d’information (rien de fou hein, quelque chose de très local et avec une thématique bien précise). Sachant que j’étais veilleur, il a émis l’idée (qui ne s’est pas concrétisé) de me payer pour faire de la « veille éditoriale » pour ce site. Quelques heures par semaine ou je « chercherais » des idées de sujet pour la rédaction.

    – Dans l’agence ou je travaille (Spintank), nous accomplissons ce genre de tâche, pour certain de nos clients. C’est encore tout petit et dans le cadre de mission de conseil, mais cela va se développer.

    Attention néanmoins à ne pas réinventer la poudre, ces compétences existent déjà dans les rédactions. Et il n’est pas forcément bon de trop fractionner les tâches entre plusieurs personnes.

  4. Je vais être encore plus violent StevenJambot : ce type de journalistes existent déjà. A la sortie de mon école en tout cas (EJCM – Marseille), La Provence « recrutait », en stage, ce type de profil.

  5. Les SR ont, pour moi, toujours été des journalistes. Repenser la structure d’un papier, le corriger, ou rendre le ton plus punchy… sont les équivalents du montage que l’on ferait pour un reportage radio ou télé.

    Que ce SR ait à s’adapter au web, c’est bien vrai. Il n’y a qu’à regarder LeMonde.fr pour trouver des fautes et un manque flagrant de liens, qui reflète un problème de mise en ligne. L’expertise des SR devra donc se renouveler afin de s’adapter à une nouvelle génération de journalistes web… à qui on demande encore trop souvent d’être leur propre SR!

  6. Merci à tous pour ces commentaires !

    @chouing (Cédric) :
    « les outils qui permettent le live sont eux des outils destinés aux journalistes web de terrain »
    Les outils, oui. Mais la mise en forme du contenu, l’adaptation permanente du flux d’info venu du terrain, c’est à l' »éditeur web » de le gérer. [D’ailleurs on parle d’éditeur (de l’anglais editor), mais en français cela se traduirait par rédacteur, non ? Par éditeur, on sous-entend hiérarchisation ?]

    @MonsieurPierre :
    Ah ces forçats… Ce rôle est souvent confié à des stagiaires, c’est vrai. Inverser les rôles pourrait être intéressant. Des jeunes sur le terrain, envoyant du contenu brut, repris et mis en forme par les journalistes confirmés qui sont souvent envoyé en priorité sur le terrain.

    @Nicolo (Nicolas Gosset) :
    Merci pour ce témoignage. Oui, ces compétences existent déjà au sein des rédactions, mais elles sont, je pense, assez mal utilisées et/ou mises en valeur. Je ne pense pas à une séparation des tâches, mais à un travail d’équipe, plutôt en binôme d’ailleurs.

    @nnnuew (Manuuu) :

    Ce type de journalistes existe déjà. Mais en doses homéopathiques. Des journalistes maîtrisant la publication de contenu, le crowdsourcing et le fast checking, tu en connais beaucoup ? Y compris chez les jeunes diplômés des écoles de journalisme reconnues, je te souhaite bon courage pour trouver des profils intéressants et aptes à « assurer » à ce genre de postes.
    Quant à l’exemple de la Provence, si tu retrouves les fiches de poste, je les prends avec plaisir… pour les décortiquer !

    @misspress (Mélissa) :
    A aucun moment je n’ai dit que les SR n’étaient pas des journalistes ! 😉
    Et oui, c’est une question de génération. Des jeunes journalistes arrivent, de jeunes SR aussi, l’adaptation va se faire progressivement. Sans doute pas assez vite à notre goût, mais il faut dompter les supports. Question de volonté aussi, car il est vrai que l’aventure de médias sociaux se vit seule. Guidé au début, mais seul au quotidien.

  7. Je rejoins les précisions apportées par les commentaires, notamment celui de Mélissa.

    « Vont se créer de nouveaux postes “spécifiquement desk”. Leur boulot ? Être l’intermédiaire entre le journaliste et les “webspectateurs”. (…) Ce SR 2.0 ne sera pas un simple technicien, ce sera un journaliste à part entière, mais un journaliste d’intérieur. ».

    Il s’agirait en effet de veiller à ne pas réinventer la poudre, comme le souligne Nicolas Gosset ! Si certaines rédactions Web semblent découvrir l’utilité du SR, c’est peut-être parce qu’elles l’ont plus ou moins volontairement oubliée à leurs débuts, sous couvert d’une information plus rapide, plus directe… ou moins coûteuse.

    Quant au SR, il a toujours été journaliste. Un journaliste complet, même, puisque c’est lui qui, au bout de la chaîne, vérifie la cohérence et la qualité de l’information, et titre chaque papier. Un journaliste d’intérieur, oui, puisqu’il ne travaille qu’au desk. Rien de nouveau sous le soleil !

    On ne peut qu’encourager le Web a se doter de SR compétents, tout autant qualifiés que ceux du print. Corriger un papier, en vérifier le fond, en assurer la justesse (ou au moins la cohérence) orthotypographique, le titrer, le chapeauter, le mettre en ligne, etc. : autant de tâches qu’il convient de ne pas négliger et qui sont trop souvent expédiées à la va-vite (ou aux oubliettes). Cf. le commentaire de Mélissa.

    Après, il est indéniable que le Web requiert des compétences spécifiques et appelle de nouvelles techniques d’édition, comme les indexations de contenus. Ces dernières doivent être pensées dès la conception du site Web, pour être intégrées intelligemment au CMS et à la maquette. Il y a encore un an, pour la plupart des sites d’information, les indexations de contenus étaient médiocres. La situation commence à s’améliorer, au fil des nouvelles formules. Mais on peut faire beaucoup mieux encore !

    La question de l’animation de communauté est intéressante. Doit-elle être confiée au SR ? Prudence ! Idéalement, elle mérite la création d’un profil spécifique, à même d’apporter une valeur ajoutée aux discussions en ligne.

  8. L’animation de communauté est une autre tâche, relié à notre sujet, mais elle nécéssite d’autre compétences (animation, modération, représentation…)

    Il s’agit la des fonctions du « community manager » on en voit de plus en plus dans les rédactions françaises

  9. D’accord avec Eric, et aussi Steven. ce sont les mêmes. Mais l’organisation journalisteweb-enquêteur, Journalisteweb-desk est bien aussi. C’est comme ça sur lepost maintenant.

    Et pour le débat Community Management, moi je pense que oui, un profil journaliste community Manager c’est très bien, mais je pense aussi que chaque journaliste devient et devra, même doit (mais c’est déjà le cas dans certaines rédac (lepost encore) devenir journalisteweb- « animateur ». Un papier sur le web à toute une vie après sa publication et ces nouveaux profils ont toute leur raison d ‘être.

  10. Merci steven de nous aider à réfléchir sur les évolutions de notre métier :

    – petit retour d’expérience, ce SR 2.0 existe déjà, totalement assumé, dans des rédactions allemandes de radio-télévision publiques. Une équipe tournante effectue des recherches de sujets qu’elle met ensuite à disposition des trois rédactions : web/télé/radio.

    – plus largement, je pense que le mal dont souffre notre métier est une dévalorisation générale de l’information. Les consommateurs, nous tous, ne sommes plus prêts à payer pour l’obtenir. Une question, simple : pourquoi aujourd’hui l’intelligence a quitté les colonnes des journaux papiers au profit des blogs ? Tous les journaux papiers sont à la remorque, confrontés à des difficultés économiques avec des modèles économiques lourds.
    Les deux seules exceptions sont Le Diplo et XXI. Pourquoi ?

    – L’information gratuite est morte, pas de modèle économique rentable pour les sites d’info purs sur la toile, fragilité des gratuits.

    – Et demain ? Un débat qui dépasse largement la mise en place de journalistes assis « profiler du web ».

  11. Ca rappelle la position à la fois terriblement excitante mais aussi un peu angoissante du un journaliste qui se lance dans le métier et met les mains dans le web. Il n’a aucune idée de ce à quoi ressemblera son métier dans deux, cinq ou dix ans.

    Je ne sais pas si on peut ainsi définir des postes de « SR », de « Community manager » ou de « Web reporter »: on fait encore beaucoup de tests, de tâtonnements.. avec une bonne dose de jonglage: certes de l »editing’ mais pas seulement. De la casquette du reporter aux réseaux sociaux en passant par les flux en tous genres (Twitter à ma gauche, AFP à ma droite). Journaliste Web au téléphone avec un correspondant, en train de terminer un commentaire sur un blog tout en prévoyant son prochain reportage vidéo – sans oublier de choyer ses internautes et de surveiller les concurrents.

    M’ssieur le président, si vous sous-louez un de vos six cerveaux, nous, on prend! 😀

    (et +1 pour ce qu’Antoine Daccord explique à propos de la communauté – à condition de se fixer un projet éditorial. Pour Facebook, Meetic n’co, c’est un peu plus loin!)

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